Construire sa carrière, c’est aussi comprendre ce que l’on recherche vraiment, pourquoi cela compte pour soi et ce qu’une nouvelle opportunité devrait apporter pour faire un choix éclairé.
Vous savez probablement expliquer facilement ce que vous faites au quotidien. Votre spécialité, vos responsabilités, les dossiers que vous traitez, le type de clients que vous conseillez. Peut-être savez-vous aussi ce que vous aimeriez faire ensuite.
Mais savez-vous expliquer pourquoi ?
Pourquoi êtes-vous devenu avocat ou juriste ? Pourquoi avez-vous choisi cette matière, ce cabinet, cette entreprise ? Et pourquoi souhaitez-vous aujourd’hui davantage de responsabilités, plus de télétravail, une meilleure rémunération ou un autre environnement ?
Il y a plus de dix ans, j’avais déjà consacré un article à la connaissance de soi dans le secteur juridique. Depuis, mon regard a évolué. Mon parcours aussi. Et le recrutement me donne aujourd’hui l’occasion d’échanger avec des avocats et des juristes à un moment particulier de leur carrière : celui où ils envisagent un changement.
Une conviction s’est renforcée : bien connaître son métier ne signifie pas nécessairement bien se connaître professionnellement.
Un CV répond assez bien à une première question : qu’est-ce que je sais faire ? Lorsqu’on envisage la suite de sa carrière, une deuxième apparaît : qu’est-ce que je veux ?
Davantage de responsabilités. Une autre spécialisation. Une structure plus petite. Un meilleur équilibre. Plus de flexibilité. Un meilleur salaire. Une autre équipe. Des perspectives d’évolution.
Cette liste est utile. Mais une troisième question l’est peut-être davantage encore : pourquoi est-ce que je le veux ?
Après le « quoi », place au « pourquoi »
Il est parfois plus facile de savoir ce que l’on ne veut plus que de définir ce que l’on recherche.
Un manager avec lequel la relation est devenue difficile, des dossiers répétitifs, une rémunération jugée insuffisante ou l’absence de perspectives peuvent constituer de très bonnes raisons d’envisager un départ. Mais identifier ce que l’on ne veut plus ne suffit pas à définir ce que l’on recherche.
Prenons une attente assez courante : « Je voudrais davantage de responsabilités. » Pourquoi ? Pour prendre davantage de décisions ? Manager une équipe ? Continuer à apprendre ? Avoir plus d’impact ? Obtenir une reconnaissance qui fait défaut aujourd’hui ? Ou parce que l’on associe naturellement progression de carrière et augmentation des responsabilités ?
Même attente apparente, motivations très différentes.
Il en va de même pour beaucoup de critères. Vouloir davantage de télétravail peut répondre à un besoin d’autonomie, à des contraintes familiales, à la longueur des déplacements ou simplement à une préférence pour travailler au calme.
Aucune de ces raisons n’est meilleure qu’une autre. L’intérêt de la question n’est pas de découvrir une motivation plus noble, mais de comprendre pourquoi un critère compte pour soi.
Une bonne opportunité, mais pour qui ?
C’est ce qui rend l’expression « belle opportunité » assez relative. Une fonction prestigieuse, très bien rémunérée et offrant de réelles perspectives peut être une excellente opportunité pour une personne et un mauvais choix pour une autre.
Le contenu de la fonction, la rémunération, le manager, les collègues, l’autonomie, la culture, la localisation, le rythme ou les perspectives peuvent tous compter. Mais ils ne comptent ni autant, ni de la même manière, pour tout le monde.
Les priorités évoluent elles aussi. Ce qui compte à 27 ans peut ne plus être prioritaire à 37 ou à 47 ans. Une période peut être consacrée à l’apprentissage et à l’accélération de carrière. À un autre moment, l’autonomie, la rémunération, la stabilité, le temps disponible ou la qualité du management peuvent prendre davantage de poids.
Il n’existe sans doute pas de job idéal qui répondrait durablement à toutes ces attentes. La question me semble plus utile autrement formulée : qu’est-ce qui compte suffisamment pour moi aujourd’hui pour guider mes choix ?
Choisir implique presque toujours d’arbitrer. Plus de responsabilités peut signifier davantage de pression. Une petite structure peut offrir plus d’autonomie mais moins de ressources. Une rémunération sensiblement supérieure peut accompagner des exigences plus élevées. Une marque prestigieuse sur un CV ne garantit pas une expérience professionnelle qui vous conviendra.
Mieux se connaître, c’est donc aussi savoir quels compromis on est prêt à accepter — et où placer ses limites.
Dans cette réflexion, les autres peuvent jouer un rôle, sans toutefois décider à notre place. Un manager, un collègue ou un proche peut nous aider à identifier une force, une frustration ou un angle mort. Un recruteur peut apporter sa connaissance du marché, challenger certaines attentes et, surtout, poser des questions.
Dans mes échanges avec des candidats, il est naturel de parler de ce qu’ils font et de ce qu’ils souhaiteraient faire ensuite. La conversation devient souvent plus riche lorsqu’on explore les raisons derrière ces attentes. Non pour convaincre quelqu’un de changer, mais pour comprendre ce qui pourrait réellement justifier une évolution.
Changer, mais pour quoi ?
Mieux se connaître ne signifie pas qu’il faut nécessairement changer de poste. Cela peut conduire à chercher ailleurs ce que l’on ne trouve plus dans sa fonction actuelle, à faire évoluer son rôle ou à confirmer que celui-ci correspond encore à ses priorités. L’essentiel est de comprendre ce que l’on attend d’un changement avant de décider de faire le pas.
Quelques questions peuvent suffire pour commencer.
Qu’est-ce qui me donne de l’énergie dans mon travail ? Qu’est-ce qui m’en enlève ? Qu’est-ce que je ne veux plus ? Qu’est-ce que je voudrais absolument trouver dans une prochaine fonction ? Parmi mes critères, lesquels sont prioritaires ? Pourquoi ? Sur quoi suis-je prêt à faire un compromis ?
Et peut-être deux questions pour regarder un peu plus loin :
Si rien ne change, où est-ce que je me vois dans deux ou trois ans ?
Qu’est-ce qu’une nouvelle opportunité devrait m’apporter pour justifier un changement ?
Ces réponses ne seront probablement pas toujours les mêmes. Une carrière évolue avec les expériences, les rencontres, les réussites, les déceptions et la vie en dehors du travail.
L’important n’est pas d’avoir toutes les réponses, mais de continuer à se poser les bonnes questions.
Cela ne garantit pas de prendre la décision parfaite. Mais cela permet au moins de savoir pourquoi on la prend.
